DÉBATS \ Contributions Mélanie Nonnotte : « quand j’ai commencé à écrire Louves, je voyais arriver cette montée du masculinisme en France »

Dans un futur où les droits des femmes sont réduits à néant, des prisonnières tentent de survivre sous haute surveillance… Avec Louves, qui se joue au Local des Autrices, Mélanie Nonnotte signe une dystopie féministe mêlant anticipation, théâtre et rage politique. Entre gestuelle millimétrée, IA et sororité, l’autrice et metteuse en scène raconte la genèse de son spectacle et ses inspirations, de 1984 au punk, en passant par les luttes sociales contemporaines.
Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter cette histoire de prisonnières ?
J’avais une idée générale de ce que je voulais faire et je voulais passer de l’écriture à la mise en scène. J’ai donc constitué une équipe avec mes amies Margot Chevrel, Clémence Bressolier et Louise Lavauzelle. L’idée de départ venait d’un schéma narratif que j’avais en tête : “ Que se passerait-il si les femmes perdaient leurs droits ? ”
Cette question est venue d’un vécu personnel assez jeune, lorsque j’ai pris conscience de la place complexe des femmes dans un monde patriarcal. En grandissant, j’ai forgé mon féminisme. J’ai aussi échangé avec beaucoup de personnes, notamment des hommes blancs, qui me disaient : « Ça va, vous avez déjà vos droits, vous ne les perdrez jamais, vous les avez acquis ! » Et là, je me suis interrogée : alors pourquoi ai-je autant de colère ? Pourquoi cette rage ? Cela m’a poussée à creuser le sujet.
Avant Louves, nous avions créé un projet de témoignages autour des violences sexuelles et sexistes vécues en tant que jeunes femmes. C’était un format de théâtre documentaire intitulé Prélude aux Louves. Après l’une de nos dernières résidences, j’ai ressenti le besoin de passer à la mise en scène. Politiquement, la situation évoluait aussi : restrictions des droits des femmes et des minorités de genre en Hongrie, en Pologne, au Texas… La contraception, le droit à l’avortement étaient menacés, les féminicides continuent d’augmenter et la montée des incels en Europe m’inquiétait.
C’est à ce moment-là que mes camarades m’ont dit : « On te suit si tu veux écrire la pièce. » Et c’est là que tout a commencé. Avec Louise, nous avons façonné un univers en nous orientant vers l’anticipation pour déployer une rage politique et féministe dans un monde fictionnel qui laisse plus de liberté. J’aime beaucoup les romans de science-fiction, comme 1984, où la violence, bien qu’omniprésente, a un côté cathartique et réparateur qui permet de réfléchir sur notre propre monde.
Enfin, j’ai élaboré un schéma narratif classique, avec des séquences et un point culminant, un peu comme un scénario de cinéma.
Le spectacle met en avant la sororité et l’instinct de survie. Comment cela se traduit-il concrètement sur scène ?
Louves raconte l’histoire de deux femmes qui viennent de mondes très différents. L’une est enfermée depuis dix ans – une femme infertile, elle travaille donc pour l’Etat dès son plus jeune âge. Elle fait partie des « infra », une classe de travailleuses exploitées sans reconnaissance ni rémunération de l’État. Elle connaît son environnement brutal. L’autre femme, issue d’un milieu de classe moyenne, n’a pas du tout les mêmes codes. Ces deux femmes ne se connaissent pas au départ, mais la sororité se crée grâce à Gisèle, rendant hommage à Gisèle Halimi, et à Mathilda, une ancienne mécanicienne et ingénieure en robotique, qui modifie leur système de surveillance pour introduire une radio intelligente protectrice.
Dans cet univers où les femmes sont normalement enfermées deux par deux et interdites de communication, Gisèle permet enfin l’échange. L’idée derrière tout ça, c’était vraiment de creuser comment un objet technologique, peut soit protéger, soit nuire et questionner le pouvoir de cellui qui détient ce genre de technologie. Grâce à cette technologie, les deux personnages trouvent un moyen de se connecter, de partager leur souffrance et de se reconstruire ensemble.
Le titre Louves évoque l’instinct, la meute, la survie. Pourquoi avoir choisi ce titre, et quel message souhaitez-vous véhiculer avec l’image de la louve ?
Déjà, ce titre symbolise la force ; ensuite, il fait écho à Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés, une référence qui explore la fabrication et la déconstruction du mythe féminin. Dans cette optique, les louves sont l’allégorie de la femme dans son livre, et j’ai voulu transmettre cette symbolique.
Ensuite, la notion de meute est centrale : dans le monde animal, les louves sont égales aux loups, même s’il y a quelques tensions liées aux loups alpha… Mais ce n’est pas pour autant que je veux réduire le titre à une simple force féminine. Ce qui nous attire particulièrement dans l’image de la louve, c’est qu’il n’y a pas cette hyper-sexualisation. Elles incarnent la puissance sans être objet de désir.
C’est aussi une manière de déconstruire l’image traditionnelle de la femme.
“Ce qui va se passer, c’est que jusqu’à la fin de ta vie tu vas trimer pour ceux d’en-haut, tu vas te bousiller le dos comme toutes celles qui sont ici. Ça fait dix années que j’suis là. Dix années, que j’apprends petit à petit que si t’as pas le bon sexe, t’as aucune chance de faire ce que tu veux. Tu sortiras pas d’ici.” Extrait de la pièce
Louves se passe dans un futur autoritaire, qui fait écho à notre époque. Y’a-t-il des luttes en particulier, féministes ou non, qui vous ont inspirée pour imaginer cet univers ?
Je ne dirais pas qu’il y a une lutte en particulier, mais plutôt toute l’histoire du féminisme qui m’a nourrie. Nous sommes dans la quatrième vague féministe, et l’après-#MeToo a été un véritable tournant. #MeToo a fait exploser une sororité décomplexée et une prise de conscience forte. Et en même temps, j’ai tout de suite senti qu’il y aurait un retour de bâton : plus on s’émancipe, plus il y a une réaction en face. Déjà en 2021, quand j’ai commencé à écrire Louves, je voyais arriver cette montée du masculinisme en France. Aujourd’hui, en 2025, on y est bel et bien. La vraie question reste de savoir comment s’organiser pour y faire face.
Après, Louves ne se limite pas à cela. J’ai voulu tisser des liens avec d’autres luttes. Par exemple, dans la pièce, les comédiennes portent des blouses de travail violettes, clin d’œil aux ouvrier·es des années 1920 et aux militant·es du Soulèvement de la Terre, luttant contre les méga-bassines près de chez moi, à Poitiers. Le violet, couleur du féminisme, traverse ainsi les époques, comme une transmission continue des luttes.
Le corps et la gestuelle jouent un rôle crucial dans la pièce. Comment avez-vous travaillé cet aspect avec les interprètes ?
J’ai fait une grande confiance aux corps des comédiennes. J’avais certaines idées en tête, mais ce sont elles qui ont travaillé leur propre gestuelle. Il y a même un moment où elles dansent sur du punk, ce qui apporte un côté très bestial, libre et énergique.
Ensuite, il y a la dimension de la surveillance. Les personnages, constamment observés par des intelligences artificielles – ou ce que j’appelle la « radiosurveillance » – doivent ajuster leurs gestes avec une précision quasi chirurgicale. Si elles dévient ne serait-ce qu’un peu de ce qu’on attend d’elles, si elles ne font pas leur sport du matin alors qu’elles sont épuisées, ou si elles ne prennent pas soin de leur corps pour être capables de travailler ensuite, elles en paieront les conséquences. Donc, leurs gestes doivent être minutieux et parfaitement calibrés.
De plus, dans cet univers carcéral, les femmes ne peuvent communiquer entre elles, ce qui renforce l’exigence d’une gestuelle millimétrée. J’ai ainsi donné des consignes générales, par exemple « vous allez communiquer par des gestes, car vous ne pouvez pas vous parler », tout en laissant la liberté d’inventer leurs propres codes, à la manière du langage des signes. L’objectif étant que le public ressente toute la tension et l’ambiguïté d’un espace où l’on se demande si l’on est spectatrice/spectateur ou complice d’une souffrance.
Vous avez mentionné 1984. Est-ce une référence pour la pièce, ou y a-t-il d’autres œuvres qui vous ont inspirée ?
1984 m’a particulièrement inspirée pour le personnage de Gisèle, la radio intelligente, qui incarne l’idée qu’un objet peut à la fois observer et te brider dans ton corps, dans ton esprit. Ensuite, avec Louise Lavauzelle, on a aussi beaucoup parlé été inspiré de livres. Par exemple, il y a Viendra le temps du feu de Wendy Delorme et Un pays de fantômes de Margaret Killjoy.
On me parle souvent de La Servante écarlate, mais ce n’est pas vraiment une référence directe. Le Soleil Vert m’a aussi influencée, notamment pour la question de la pénurie : il y a dans la pièce une scène où l’eau est contaminée et elles ne savent même plus ce que c’est que de la viande ou les fruits. Ce côté-là de la société qui s’effondre, j’avais envie de le transcrire sur scène. Enfin, l’idée d’intelligence artificielle est centrale : Gisèle, programmée pour surveiller et réguler, prend une tournure différente grâce à un autre personnage, Giso, qui représente l’autoritarisme. L’idée, c’était vraiment de creuser comment un objet technologique, selon les mains dans lesquelles il se trouve, peut soit protéger, soit nuire.
Pour vous, le théâtre peut-il être un levier efficace pour la prise de conscience et la lutte féministe ?
Le message que j’aimerais transmettre, c’est que se rassembler, être en sororité, créer du lien, c’est ce qui nous rend puissants. J’aimerais que les gens, après Louves, aient envie d’appeler leur sœur, d’être proches de ceux qu’ils aiment, de se reconnecter. Parce qu’on vit dans une société où il est difficile de survivre pour certain.es, donc si cette pièce peut inciter les gens à se rapprocher, à se soutenir et trouver une solidarité, à faire front aux injustices, que ce soit dans la sphère sociale ou intime ce serait déjà énorme.
Après ces représentations au Local des Autrices, qu’avez-vous comme projet ou envie pour Louves ? Où aimeriez-vous l’amener ?
Nous allons rejouer l’année prochaine, pour la journée internationale des droits des femmes, qu’on fêtera un peu décalée en avril. Ce sera au Théâtre de la Reine Blanche à Loudun. Ce sera une journée de conférences sur les violences sexistes et sexuelles, avec des historiennes comme Isabelle Soulard, qui parlera des droits des femmes à travers différentes époques. Et puis, bien sûr, il y aura des performances de stand-up, d’impro, des groupes punk… bref, une journée festive et militante !
En parallèle, on aimerait vraiment développer des ateliers autour de l’écriture et de l’imaginaire. Je suis super inspirée par des autrices comme Ketty Steward, qui a écrit Réparer la science fiction et j’aimerais offrir ces outils aux enfants et aux adultes, pour les aider à imaginer des récits émancipateurs. Pour moi, écrire Louves a été une expérience cathartique, réparatrice et un véritable moyen d’empowerment. Si ces ateliers peuvent transmettre cette énergie et servir de lieu d’échange à l’aide d’outil d’éducation populaire, qu’elles/ils puissent se les transmettent à nouveau, ce serait incroyable.
Perine Selex Blogueuse
Louves se joue du 3 au 6 avril au Local des Autrices