DOSSIERS Aïcha  Bouabaci : «L’ acte d’écrire induit aussi l’acte de transmettre sa façon de décrypter le monde, ce qui l’habite et ce qui l’illustre»

Je suis née en Algérie, durant l’occupation française, à la fin de la deuxième guerre mondiale, le 11 mai  1945, et au moment aussi des massacres de Sétif, Guelma, Kherrata, auxquels a été associée également, Saïda, ma ville natale. Tout un programme concocté par l’histoire qui a marqué indubitablement mon parcours de vie personnel…

Une vie d’enfant de soldat, sous-officier indigène, et d’une maman, devenue trop vite épouse comme le voulait l’époque. À trente ans, elle était veuve avec, à sa charge, cinq enfants dont deux en bas-âge.

J’étais cette petite dernière, née six  mois avant le départ du chef de famille pour l’éternité.

Je suis née avec les yeux grands ouverts déjà, quand, silencieuse,  je n’avais que mon regard pour m’exprimer. Née dans le berceau d’une nature belle et foisonnante !

De grands yeux pour apprendre, surtout, à lire à travers l’image, sous l’influence de mon frère Hadj, de trois  ans mon aîné, lecteur enthousiaste et assidu des illustrés extrêmement variés de l’époque.

À l’école, ce furent les livres enchanteurs de la bibliothèque rose et les contes de la Comtesse de Ségur, inépuisable source de lumière !

Face au cimetière voisin, je déclamais, d’une voix forte et sûre, le petit poème que je venais d’écrire pour immortaliser la petite Fadette, emphatique et léger en même temps, caressant les rêves d’une petite fille au long cours.

Puis ce furent les classes du collège et les récompenses régulières : premier prix de français chaque fois, sans faille !

En classe de troisième, la découverte du  théâtre, la comédie de Molière et la tragédie de Corneille et de Racine. Un enchantement !

Le rôle de Bélise m’allait comme un gant !

Du chemin de la lecture et de la pratique de l’imaginaire au chemin de l’écriture, il n’ y avait donc plus qu’ un grand pas à franchir…

À partir des années du collège,  je savais ce que  je ferais plus tard : professeure de français !

Je n’étais pas Française mais les choses étaient ainsi : notre pays était occupé par la France et les lois de l’instruction et de l’éducation lui appartenaient ! 

Bien sûr, notre langue, nous  la gardions précieusement, nous l’aimions, nous en étions fières : elle était enseignée dans les écoles coraniques de quartiers, et des aînés avaient eu la possibilité de l’apprendre dans les médersas (Établissement d’enseignement religieux musulman) dans certaines villes, dans le cadre de l’enseignement franco-musulman.

Nous n’avions pas le droit de la parler entre nous, dans la cour de l’école ;  nous avions alors compris que nous devions préserver notre langue en la parlant volontiers là où c’était possible: dans la rue, les épiceries arabes, le marché, dans nos  jeux, partout où nous nous  trouvions entre nous ! Et cela était beau et précieux ! 

Et c’est en classe de troisième que je découvris, pour mon plus grand bonheur, la poésie classique arabe !  L’arabe nous était enseigné comme langue étrangère; nous, jeunes indigènes des deux sexes, l’avions choisi, de préférence à l’anglais, par nationalisme ! Jusqu’à présent, les vers appris de la poésie du grand Abou el ‘Ala el Maari chantent dans ma tête !

Je ne ressentais personnellement aucun tiraillement entre les deux langues et je ne cherchais aucune explication ; le française était la langue de l’instruction, celle  des livres qui étaient mis à ma disposition, à l’école, dans les librairies, dans les kiosques. Et j’aimais les livres plus que tout, comme mon frère, si jeune, m’en avait fait le legs.

En classe de troisième,  la directrice m’avait inscrite d’office au concours  d’entrée à  l’Ecole normale d’Oran, la grande ville voisine.

En octobre1961, j’avais rejoint la grande et belle famille des Normaliennes où j’avais acquis le titre de « Sœur de la grandiloquence » à cause de ma langue française châtiée ! 

Mais la guerre était bien installée à Oran où l’action de l’organisation de l’armée secrète (OAS)  était très virulente !

L’ école fut vite évacuée ! Départ douloureux ! Pendant ces quelques mois, j’avais beaucoup écrit sur mon journal ! Sur l’école et ses rites et beaucoup sur notre révolution ! 

Parce que j’étais la fille d’un responsable civil du Front de libération nationale (FLN) et parce que je l’avais longtemps aidé dans des tâches de secrétariat dans ses échanges avec les chefs maquisards.

Ma mère et mes frères le secondaient, chacun dans son domaine.

J’avais 17 ans et je devais assister déjà, à des événements fabuleux : la conclusion des Accords d’Evian et la signature du  cessez-le -feu : mon stylo courait sur les pages de mon gros carnet à petits carreaux, promu journal, pour les relater.

Le 3 juillet 1962, l indépendance de l’ Algérie avait été proclamée !

Le mois d’ octobre 1965, soit trois années après, à l’issue de la quatrième année professionnelle à l’École normale d’ Alger,  je fus affectée à mon premier poste d’ enseignante dans le collège, où j’avais été élève moi-même, qui portait à présent, au lieu du nom initial d’Albert Camus, le nom de Mouloud Feraoun, un grand écrivain assassiné par l’OAS en 1962.

Ces premières années-là avaient été passionnantes ! 

Je continuais à porter sur le papier tout ce qui m’intéressait, tout ce que je découvrais, textes et musiques générées par un environnement chaleureux ! Des textes en prose et des poèmes inspirés souvent de l’indignation générée par des faits que je ne comprenais pas  ou la traduction de la beauté singulière qui m’entourait.

J’aimais écrire. Je ne montrais mes textes à personne; mais j’en envoyais quelques-uns à la presse; mon premier poème féministe «  Femmes comme moi »: un engagement spontané et isolé, repris plus tard, en plusieurs langues. Tous mes premiers poèmes d’ engagement fondamentaux, la Révolution, la violence, la spoliation ( en Palestine),  datent de cette année 1968.

Dès mon entrée dans l’enseignement, pour moi écrire c’était aussi transmettre.

J’inaugurais déjà dans mes classes, ce qui devait s’appeler bien plus tard l’atelier d’ écriture.

Quelquefois, après l’étude d’un texte poétique  de l’un ou l’autre des grand·es autrices/auteurs français·es je demandais à mes élèves d’écrire leur propre poème !  Étant pour la plupart de condition très modeste, elles/ ils ne disposaient pas de livres à la maison et vivaient souvent loin, dans la campagne !

Je me souviens de leur désarroi à mon annonce !

Je les rassurais aussitôt et ma  conviction payait toujours ! Mes élèves finissaient par écrire un petit poème dont elles/ils étaient fier·es.

L’ acte d’écrire induit aussi l’acte de transmettre sa façon de décrypter le monde, ce qui l’habite et ce qui l’illustre. Ma muse poétique, mon autre vie secrète, qui m’apportait l’harmonie manquante, m’accompagnait toujours.

Nourrie de mon champ natal et de ses chants, de mes études scientifiques, littéraires,  juridiques et humanitaires, elle avait pris désormais son envol.

Vêtue des atours de la langue française, elle ne manquait pas de parvenir au public,  par la force de ses images,  dans sa calligraphie d’origine, l’arabe, la langue d’ expression de mon grand- père maternel, soldat-poète de l’oralité.

Aïcha  Bouabaci professeure de français et autrice

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